Total bullshit ! – (Sebastian Dieguez) – 2016

celui qui vient de faire court-circuiter les neurones de plein Français en disant "on ne pense pas par soi-même"?

- celui-là même !

La vidéo qui pose problème :

Dans le sens où il le dit, il a parfaitement raison, les gens ne pensent par eux-mêmes ils pensent via un prisme de construction sociétale préétabli, régi par des mœurs. Le système psychique est bâti sur une mécanique interprétative. Sortir d’une interprétation, c’est faire une abstraction, la masse n’en est pas capable.

Formulé autrement, c’est pour ça qu’il y a peu d’inventeurs et beaucoup d’acheteurs…

Peu peuvent comprendre le propos dans le sens où il le dit, la preuve sur le plateau on s’arrête au premier degré, à l’interprétation première de la phrase, on fait de l’ironie, mais il n’y a pas d’action d’abstraction du propos. Démonstration nette du problème par lui-même.

Cet homme-là est juste chercheur en neurosciences au Laboratoire de sciences cognitives et neurologiques de l’Université de Fribourg. quand il parle au demeurant il faut a minima fermer sa gueule et essayer de comprendre le sens complet de ce qu’il dit… c’est après qu’on réalise qu’il est aussi bullshitter que les autres 🙂

Cet homme a écrit un livre en 2016 intitulé Total bullshit !

fiche de lecture…enfin, copié collé

Dans un premier temps les passages copiés du livre sont en mode citation avec la barre verte sur le côté, mais je vais changer de méthode plus bas pour raison de confort de lecture.
avant propos:

Nous vivons une drôle d’époque. Tandis que certains y voient l’avènement de l’Anthropocène – une nouvelle ère marquée par l’impact technologique et scientifique global de notre espèce sur son environnement naturel –, et même l’émergence imminente de formes d’intelligence artificielles et autonomes, produits de l’ingénuité informatique et commerciale de nos esprits les plus brillants, d’autres parlent de « post-vérité ».

Le terme, consacré en 2016 par les dictionnaires Oxford, et définit comme des « circonstances dans lesquelles les faits objectifs ont moins d’influence pour former l’opinion publique que l’appel à l’émotion et aux croyances personnelles », a quelque chose de tout aussi inquiétant.

Derrida prônera la supériorité de l’émotion sur la compréhension propre, le détriment du sens du message initial. On est en plein dedans.

La presse « officielle » est suspectée de biais idéologiques, tandis que les « sites de réinformation » sont là pour nous « réveiller ». Certes, « on » nous ment, mais il y a des mensonges plutôt plaisants, et d’autres inacceptables. Et oui, bien sûr, « on » nous manipule, mais c’est soit pour la bonne cause, soit à mauvais escient. Le tout est de savoir s’y retrouver.

La science ? Une approche parmi d’autres, qui fournira des chiffres si ceux-ci nous arrangent, qu’on rejettera catégoriquement si par malheur elle nous contredit. Du reste, celle-ci est déjà bien occupée à gérer ses propres cas de fraudes, de plagiats, de gourous déchus, ses luttes intestines, ses faux journaux et fausses conférences, ses statistiques bidonnées et ses coupes budgétaires.

De toute façon, le citoyen éclairé n’aura qu’à faire son choix parmi les experts auto-proclamés et leurs analyses contradictoires qui se multiplient sur d’innombrables plateaux de télévision, entourés de polémistes aux opinions bien tranchées, d’animateurs dont le rôle est d’encourager le « buzz » et le « clash », et d’humoristes qui auront le dernier mot.

Cette atmosphère, cette attitude, cet état d’esprit, c’est donc ce qu’on appelle aujourd’hui la post-vérité, qui serait la grande caractéristique de notre époque. Mais est-ce vraiment le cas ? Dans un roman justement intitulé Quelle époque !, Anthony Trollope faisait déjà en 1875 un semblable état des lieux du Londres de l’ère victorienne :

L’Evening Pulpit était censé informer tous les jours ses lecteurs de tout ce qu’avaient dit et fait jusqu’à deux heures de l’après-midi tous les gens importants de la capitale et prophétiser avec une précision prodigieuse ce qu’ils diraient et ce qu’ils feraient pendant les douze heures à venir.

Tout cela se faisait en donnant une impression de prodigieuse omniscience, et assez souvent avec une ignorance qui n’avait d’égale que son arrogance. Mais les articles étaient ingénieux.

L’information, si elle n’était pas exacte, était bien inventée ; les raisonnements, s’ils n’étaient pas logiques, étaient séduisants. L’esprit qui présidait à ce journal avait, en tout cas, le don de savoir ce que les lecteurs auxquels il s’adressait aimeraient lire, et comment traiter les sujets pour rendre la lecture agréable

Rien de neuf sous le soleil, donc. Ou plutôt, si. Le monde de Trollope, celui de Big Brother et notre post-vérité contemporaine semblent se nourrir d’un semblable phénomène, qui existe probablement depuis la nuit des temps, mais qui n’a été identifié que récemment : le bullshit.

Théorisé par le philosophe Harry Frankfurt en 1986 et popularisé par le succès de son essai On Bullshit publié en 2005, le concept désigne une « indifférence à l’égard de la vérité » qu’il faudrait distinguer du mensonge, ce dernier gardant au moins, comme le notait Orwell, une « sorte de lien » avec « les données du monde réel ».

D’un qualificatif péjoratif synonyme de foutaise, connerie ou baratin, le bullshit est devenu depuis un terme technique qui intéresse très sérieusement philosophes, linguistes, psychologues et autres spécialistes de la communication et de l’information.

Ce livre considère le bullshit comme tel : un outil conceptuel remarquablement efficace pour saisir comment l’opinion prétend l’emporter sur la vérité, pour comprendre le succès des impostures intellectuelles et des théories du complot, et pour mettre en perspective la situation politique et sociale actuelle.

L’ère de la post-vérité est bien celle du bullshit institué à une échelle globale, et j’avance que seule une compréhension fine de ce phénomène permettra de contrecarrer les attaques menées en ce moment contre la vérité, les faits et l’objectivité.

Omniprésent, insidieux, contagieux et nocif, le bullshit a pu émerger, subsister et prospérer parce qu’il avance masqué, prenant les allures de l’échange rationnel, imitant les codes du raisonnement logique, faisant mine de produire des assertions sincères, singeant les normes de l’entendement et de l’enquête authentiques.

C’est un parasite épistémique qui exploite et subvertit nos compétences cognitives et nos attentes sociales, un monstre qui s’infiltre dans toutes les sphères de notre existence et pollue chaque lieu de nos vies collectives. Pour autant, mon objectif dans ces pages n’est pas de le déplorer et de fournir les méthodes pour y mettre un terme. En l’état actuel de nos connaissances, ce serait ajouter du bullshit au bullshit.

Une fois ces paragraphes extirpés de l’avant-propos, on a déjà abattu une grosse partie du livre sur le plan conceptuel. Il n’y a pour ainsi dire que des exemples et il remonte l’historique. Aussi voici le sommaire pour ceux que ca intéresserait avant achat.

- pssst, il est dispo sur zlib. 
céduvol ! spalégal !!!
- et le pass sanitaire il est légal aussi ? fuck off. 


1 – Aux origines : le bullshit selon Frankfurt
2 – Développements : le bullshit après Frankfurt
3 – Gogos et gourous : réception et production du bullshit
4 – Perspectives : la nature du bullshit
5 – Étude de cas : les théories du complot n’ont jamais existé
6 – Post-vérité : le triomphe du bullshit ?

Le chapitre 1 Aux origines : le bullshit selon Frankfurt » retrace l’historique.

Frankfurt est ainsi particulièrement reconnu dans les milieux philosophiques pour ce que l’on a appelé des Frankfurt cases, des « cas Frankfurt », qui sont censés corriger nos intuitions relatives à la responsabilité personnelle. Une idée largement répandue et acceptée dans les années 1960 concernait la notion qu’un acte dépend de la responsabilité morale de celui qui le produit si, et seulement si, l’agent en question « aurait pu faire autrement ».

C’est là une intuition toujours très forte sur laquelle reposent par exemple nos conceptions juridiques du consentement éclairé, de la conscience de nos actes, de l’irresponsabilité morale : lorsque nous agissons sous la contrainte, sous l’influence d’un trouble mental, suite à une manipulation grave, nous sommes dépourvus de la capacité de faire autrement, et souvent, par conséquent, jugés irresponsables.

Si nous avions pu, nous n’aurions pas fait ce que l’on nous reproche, par conséquent la possibilité de faire autrement constituerait la clé qui permet de nous tenir responsable ou non d’avoir commis telle ou telle action.

Ce que nous montrent avec beaucoup de simplicité les Frankfurt cases, c’est que la responsabilité morale n’implique pas nécessairement la possibilité, ou la liberté, d’agir autrement, même dans une situation ou dans un monde qui serait entièrement déterminé causalement.

Il est donc tout simplement fallacieux de croire que le déterminisme ou la coercition implique de facto l’irresponsabilité, et si nous tendons à le croire, c’est simplement sous l’influence d’une pétition de principe qui nous pousse à dissocier les concepts de coercition et de volonté. Cette démonstration encourage donc à rejeter, ou au moins à réviser le « principe des possibilités alternatives », en particulier dans son rapport à la responsabilité morale.

Un précurseur : la prévalence des foutaises
chez Max Black

L’ambition de Max Black (1909-1988) était semblable à celle de Frankfurt : clarifier (et combattre) un phénomène fréquent mais « extraordinairement difficile » à saisir, et ce à l’aide de la même méthode de l’analyse conceptuelle (Black était également un philosophe analytique, et son texte se situe de même en marge de son œuvre).

Notamment, à défaut de disposer d’un engin pour mesurer le taux de humbug ambiant, comme l’imagine P. T. Barnum dans l’épigraphe de son essai14, Black procède par l’étude de différents exemples. Ceux-ci sont plus riches et plus nombreux que ceux proposés par Frankfurt et aboutissent à des observations qui permettent d’enrichir notre lecture de On Bullshit : je les présente donc rapidement pour qu’on se fasse une meilleure idée du territoire conceptuel possible du bullshit, hors Frankfurt pour ainsi dire. Ces exemples sont au nombre de dix (les titres sont les miens) .

Pour des raisons de confort de lecture les exemples ne sont pas en encarts citation ( traits verts ), mais en italique simple, puisque des blocs hors exemples continuent au-delà.

Je continue de m'exprimer en encarts. 
- Cette page est un vrai merdier !

Exemple 1 – Morbus fraudulentus

Une dame excessivement romantique fait part à Maxime Gorky de sa lassitude de vivre : « La vie est si ennuyeuse […] Tout est si gris : les gens, la mer, même les fleurs me semblent grises […] Je n’ai aucun désir […] mon âme souffre […] c’est comme une maladie. » Gorky lui répond qu’effectivement, c’est bien une maladie : on l’appelle morbus fraudulentus. Ce que Black traduit par « maladie frauduleuse » (disons plutôt « imposture morbide »), un trouble « endémique, infectieux et très dangereux pour la pensée, les sensations et l’action ». En d’autres termes, de la foutaise, dont cette dame fournit un « exemple clair ».

Exemple 2 – Diplomatie bidon

Excédé par un journaliste qui s’enthousiasmait pour un congrès anglo-américain sur la question du désarmement, ainsi que par la signification historique de l’événement pour la fraternité censée unir les peuples concernés, le dramaturge George Bernard Shaw lui répondit : « Vous y croyez vraiment ? Humbug ! » Shaw faisait ensuite savoir que cette « fraternité » n’était que de façade, puisqu’en dehors des politesses diplomatiques de circonstance, les nations en question se détestaient, et qu’elles auraient mieux fait de se le dire franchement afin de pouvoir envisager sérieusement de régler le problème. En hommage à Shaw, Black propose de nommer « test de Shaw » (Shavian probe) le dispositif de défense qui consiste simplement à demander : « Vous y croyez vraiment ? »

Exemple 3 – Un cas limite

Pour autant, il n’est pas très efficace de demander à quelqu’un coutumier de l’hyperbole s’il « croit vraiment » à ce qu’il dit. En l’occurrence, quelqu’un qui accuserait un écrivain de malhonnêteté en affirmant que « sous sa plume, même les mots et et le sont des mensonges », ne pourrait pas être soupçonné de « croire vraiment » ce qu’il dit. Mais est-ce du humbug ? Black concède que dans ce cas, il faudrait se livrer à une « évaluation controversée des sentiments et de l’attitude du locuteur ».

Exemple 4 – Bertrand Russell

Cette anecdote concerne une diatribe du philosophe, en présence d’amis, contre l’architecte et le chef de chantier chargés de refaire sa maison. Fou de rage lorsqu’il les tançait sur la maigre avancée des travaux, il redevint instantanément tout à fait calme en quittant les lieux, et admis alors que son énervement était complètement feint : « C’était la seule chose à faire – le seul moyen de produire un effet », expliqua-t-il à ses amis interloqués. Mais n’a-t-il pas été un peu injuste dans ses critiques, lui demande l’un d’eux ? « Injuste ? Bien sûr que j’étais injuste », répondit alors Russell. En d’autres termes, son énervement était aussi bidon que stratégique.

Exemple 5 – Relations internationales

Suite à l’évasion de diplomates américains de l’ambassade canadienne à Téhéran, le ministre des Affaires étrangères iraniennes dénonça une violation des « soi-disant lois internationales », tout en se présentant comme quelqu’un qui, bien sûr, les respecte. Les relations internationales, comme la diplomatie, sont bien sûr des lieux d’élection pour la pratique du bullshit, ici sous la forme d’une contradiction flagrante.

Exemple 6 – L’essai sur l’amitié d’Emerson

Un peu emphatiquement, le poète Ralph Waldo Emerson a écrit que du moment que « l’âme est sûre qu’elle peut rejoindre son amie quelque part dans l’univers, elle sera contente et joyeuse pendant mille années de solitude ». Le reste du poème est dans ce même ton de « rhapsodie exagérée » sur les vertus de l’amitié. Mille années de solitude pour une vague promesse cosmique ? Quel bullshit !

Exemple 7 – Publicité pour la vodka

Un tsar est présenté comme ne buvant que de « l’authentique » vodka X, seule en mesure de satisfaire sa « soif de vivre ». Black considère comme une « perte de temps » de se demander « ce que tout cela a à voir avec la différence à peine détectable entre une vodka et une autre. » La publicité : ce réservoir inépuisable de bullshit.

Exemple 8 – Petites annonces et autopromotion

Black signale à la fois la « vulgarité » et le caractère prétentieux et pompeux des annonces où il s’agit de faire son autopromotion, que ce soit pour des rencontres ou pour vanter son propre magazine ou journal. Il y voit même une forme de « métaproxénétisme » (pimping for a pimp – or metapimping). Quand il s’agit de se vendre, surtout si l’on n’a pas grand-chose à vendre, le bullshit est toujours d’un précieux secours.

Exemple 9 – Humbug cérémonieux à l’université Cornell

Un orateur se livre à une péroraison sur les horizons radieux vers lesquels s’embarque le prestigieux navire de Cornell, alors même que l’université est en plein travaux, que tout tombe en ruines et que les étudiants et la faculté sont contraints de travailler dans des sous-sols sordides. Que ces mots ne « pouvaient pas échouer plus complètement à exprimer la réalité » résume bien ce type de humbug. Black souligne plus généralement que les « occasions cérémoniales et politiques invitent au humbug ».

Exemple 10 – Humbug académique

Enfin, Black n’omet pas une catégorie importante de bullshit qui nous occupera longuement dans ce livre : le bullshit académique, ou le « verbiage prétentieux » qui « infecte l’écriture académique ». Il prend pour exemple un extrait d’un « paragraphe extraordinairement long » de la Théorie de la classe de loisir (1899) du sociologue Thorstein Veblen, et laisse le soin au journaliste et polémiste H. L. Mencken de lui régler son compte : « Veblen accomplit l’effet, peut-être sans en employer les moyens, de penser dans une langue étrangère d’un autre monde – mettons du swahili, du sumérien ou de l’ancien bulgare – et après coup de laborieusement planter ses pensées telles des griffes dans un anglais certes copieux mais aussi douteux qu’instruit. » En bref, ce que la « loquacité jargonnante » de Veblen met des pages à exprimer pourrait en fait « tenir sur un timbre-poste » s’il disait simplement et clairement ce qu’il a à dire. Mais naturellement, ses prodigieuses observations n’auraient alors plus rien de « profond » ni d’« original ».

Black considère tous ces exemples, à l’exception peut-être du troisième, comme des cas ostensibles de humbug (les deux premiers étant même des « cas paradigmatiques »). Mais en quoi se ressemblent-ils exactement, qu’ont-ils en commun ? Ses exemples comprennent l’hyperbole, la façade bidon, la mauvaise foi, la simulation, la contradiction flagrante, le lyrisme, la publicité, l’autopromotion, les cérémonies et les rituels, et le jargon académique. Qu’est-ce qui en fait l’expression d’un seul et unique phénomène sous-jacent ?

Comme chez Frankfurt, l’analyse de Black porte sur la nature de ce qui sonne faux dans ces exemples, et il consacre donc un examen préliminaire à la nature du mensonge. Si l’accusation de humbug semble bien porter sur quelque chose de faux dans les propos du locuteur, il ne semble pas qu’on ait ici affaire à des mensonges purs et simples, même s’ils peuvent y ressembler à s’y méprendre.

Quelle serait alors la nature de cette accusation de humbug, de quoi le locuteur en question se rendrait-il coupable ? Ce serait, au choix, de faire semblant, d’être prétentieux, affecté, insincère ou trompeur. Un air d’autosatisfaction et d’autocomplaisance sont également de bons candidats, comme le fait de « faire le malin » (clever-me-ism) ou l’usage de discours creux (cant). Tout ce qui fait de vous un faux-cul, un fat, un imposteur, un faux-jeton, en somme.

Pour Black, l’accusation de humbug s’adresserait davantage à la posture (stance) du locuteur qu’à son message proprement dit

Résumé post Frankfurt :

1. le bullshitteur est indifférent à l’égard de la vérité ou de la fausseté de ce qu’il raconte ;

2. le bullshitteur est indifférent aux croyances de ceux qui l’écoutent ;

3. le bullshitteur a l’intention de faire croire à ceux qui l’écoutent qu’il n’est pas en train de bullshitter ;

4. bullshitter et mentir sont incompatibles.

5. le bullshit est omniprésent ;

6. il y a différents « usages et mésusages » du bullshit (que Frankfurt choisi de ne pas développer) ;

7. le bullshit est mieux toléré que le mensonge (Frankfurt laisse cette question en suspens « à titre d’exercice pour le lecteur ») ;

8. le bullshit est un pire danger pour la vérité que le mensonge ;

9. le bullshit éloigne insidieusement du souci pour la vérité ;

10. le bullshit concerne la présentation de soi : le bullshitteur veut « s’en sortir » ou « tromper sur son entreprise » ;

11. les causes de l’omniprésence du bullshit sont une idée subjectiviste de ce qu’est la démocratie et le scepticisme philosophique quant au concept de vérité ;

12. la sincérité est du bullshit.

Quand on dit Bonjour ! ou Joyeux noël ! , on ne pense pas vraiment ce qu’on dit, c’est normé par une convention sociale. C’est du bullshit.

Bullshit award 2020 & 2021. Indétrônable.

Je vous balance l'intégralité du chapitre 5 du livre, car c'est le plus intéressant ça parle de complotisme. Je tiens à préciser tout ce qui en dessous de cet encart jaune n'est pas de moi, c’est un copié collé du livre. 

j'ai eu plusieurs remarques induisant que j'en étais l'auteur, mais nan ce n’est pas moi ! 

Je n’ai pas trouvé de disposition pour les longs textes en passage complet encore, je ne m'y exprime en intercalé que dans les encarts blancs ou de couleur.

chapitre 5- Étude de cas : les théories du complot n’ont jamais existé

À défaut d’une définition et d’une explication uniques et définitives du bullshit, nous disposons à présent de nombre d’outils conceptuels, d’exemples et de principes généraux permettant de se faire une assez bonne idée du phénomène.

Pour aller un peu plus loin, ce chapitre propose une étude de cas d’une sorte de bullshit très contemporaine. En choisissant d’analyser un phénomène répandu et global comme les théories du complot à travers le prisme du bullshit, nous verrons de manière concrète comment le bullshit peut donner lieu, et profiter en retour, du phénomène de masse qu’est la post-vérité. C’est qu’une forme de bullshit telle que le complotisme ne peut se déployer efficacement que dans un milieu qui lui est favorable, et qui l’encourage, une atmosphère générale dans laquelle une certaine attitude vis-à-vis de ce que sont la vérité et la connaissance a fini par atteindre la masse critique qui rend possible l’émergence de ce type de foutaises à très large échelle.

Mon objectif, ne sera pas d’explorer ou de démonter les théories du complot en tant que telles, car je considère précisément cette approche comme un piège à éviter autant que possible. Je m’en tiendrai donc à la question de leur nature et de celle du complotisme, qui engagent un examen conceptuel bien éloigné de la question de savoir si l’homme a vraiment marché sur la Lune, si Lady Diana est encore vivante quelque part, si Al-Qaida a quelque chose à voir ou non avec les attentats du 11-Septembre 2001, si le virus du sida a été créé par des hommes dans un laboratoire pour éradiquer les minorités, ou si le meurtre de masse de Sandy Hook n’était en fait qu’une mise en scène impliquant l’engagement d’acteurs jouant le rôle de parents éplorés…

Ce qui nous intéresse sera la mécanique propre au bullshit complotiste, et la confusion qu’elle parvient à amener sur la place du débat public et de la compréhension des réalités du monde. C’est d’ailleurs pourquoi il faudrait mettre systématiquement « théorie du complot » entre guillemets : le complotisme ne produit aucune « théorie » digne de ce nom, et s’attarde dans le fond assez peu sur la nature des « complots » qu’il prétend mettre à jour. Il s’agit en réalité d’une forme de bullshit qui se présente comme une enquête authentique sans en respecter les normes méthodologiques et épistémiques, et qui se maintient à flot non par la force des arguments et la production de connaissances fiables, mais par l’application forcenée de stratégies d’immunisation contre la critique.

Les théories du complot permettent donc d’illustrer la capacité qu’ont les bullshitteurs, non seulement de dissimuler leur véritable entreprise, mais de la protéger et de la renforcer pour ne jamais connaître les désagréments de la remise en question.

J’espère ainsi montrer que le prisme analytique du bullshit ne se réduit pas à une disqualification sommaire, peut-être même insultante, de modes de faire et de penser qui ne me plairaient pas, mais conduit à une meilleure compréhension des phénomènes en jeu ou autorise en tout cas une approche originale complémentaire d’autres analyses plus classiques. Ce faisant, on notera l’originalité du bullshit complotiste et sa proximité avec d’autres « façons de penser », pour reprendre une expression de Wittgenstein, dans le registre de l’irrationnel, qui nous ouvriront les portes de la post-vérité.

Pourquoi les « théories du complot » n’existent pas

On appelle habituellement théorie du complot une tentative d’explication d’un événement, considéré comme majeur dans l’opinion publique, consistant en l’implication causale et délibérée d’un plan orchestré en secret par un groupe d’individus malfaisants. Ce genre de définition neutre indique que la pertinence, la plausibilité, la véracité, l’absurdité ou la fausseté de l’explication en question sont laissées en suspens. Dans la mesure où les puissants, et les humains en général, conspirent régulièrement entre eux, tiennent souvent à garder leurs objectifs secrets et sont parfois mus par des intentions mauvaises ou inavouables, il est légitime, en maintes circonstances, de s’interroger sur l’existence d’un complot. Il ne reste plus, alors, qu’à instruire le dossier confirmant ou infirmant cette hypothèse.

À partir de cette observation triviale, les confusions n’ont cessé d’abonder chez les complotistes, leurs détracteurs, et même chez les chercheurs travaillant sur le sujet, avec cette question de fond : quand est-il rationnel d’envisager un complot pour expliquer un événement ? Un corollaire surgit immédiatement : de toute évidence, il serait excessif de solliciter ce type d’explication en toutes circonstances, mais il serait tout aussi naïf d’écarter le complot d’emblée, dans la mesure où l’on sait bien que les puissants, et les humains en général, conspirent et ont toujours conspiré. Si c’est en ces termes que doit se mener la discussion sur le complotisme, c’est-à-dire sur la base d’une symétrie postulée entre présence d’un complot et absence d’un complot, il est clair qu’une concession considérable a dès lors déjà été accordée aux complotistes : leur approche fait partie du débat ordinaire et raisonnable, qu’ils aient tort ou qu’ils aient raison. Après tout, dira-t-on, chacun est libre d’exposer ses idées et ses opinions, et toutes les voix, en particulier sur des sujets graves, méritent d’être entendues. Une fois toutes les approches mises sur la table, le processus de délibération rationnelle permettra de faire le tri, ou au moins à tout un chacun de se faire sa propre idée.

C’est là une première stratégie d’immunisation épistémique, probablement la plus utilisée dans toute discussion sur les théories du complot. Car si les théories du complot n’étaient que cela, il n’y aurait même pas à en discuter. De fait, à ce compte, la justice et les enquêteurs de police seraient complotistes, puisque c’est leur lot quotidien d’envisager des complots. Le Code pénal français, par exemple, comporte depuis longtemps la notion d’« association de malfaiteurs » qui vise à instruire l’entente entre individus dans le but de se livrer à des activités criminelles ou délictuelles de façon intentionnelle et clandestine. Quand on tient un criminel, du reste, on cherche à savoir s’il a eu des complices. Et c’est bien l’association en tant que telle qui est visée par la loi, indépendamment du fait que les activités planifiées ont été effectuées avec succès ou non, ou même effectuées tout court. L’enquête déterminera l’entente, les buts et l’intentionnalité de l’association en question, et elle sera menée comme n’importe quelle autre enquête, avec des preuves et des éléments de preuves, ensuite jugés comme recevables ou non par une cour de justice.

Si le complotisme consistait en une démarche similaire, il n’y aurait pas de théories du complot, mais simplement des affaires en cours. Pourquoi parlerait-on de théories du complot pour désigner ce qui ne concerne, après tout, que la marche habituelle des affaires du monde ? C’est que le terme, dans l’usage des complotistes et des non-complotistes, désigne tout autre chose. Il est un outil de dénigrement servant à qualifier une démarche explicative de fantaisiste, intrusive ou diffamatoire. « Théorie du complot » est un terme péjoratif, destiné à condamner certaines accusations de conspiration, en général sur la base de leur contenu paranoïde, de leur mauvaise foi, de leur absurdité, de leur caractère trompeur ou de leur malfaisance. Le terme servirait ainsi non seulement à disqualifier en général les complotistes et leurs « théories », mais également à se dédouaner soi-même en invoquant des défenses du type : « Je ne crois pas du tout aux théories du complot, mais… »

Puisque les complotistes considèrent naturellement la charge péjorative du terme comme injuste et un moyen trop facile de clore le débat, il revient au non-complotiste d’élaborer en quoi exactement une explication mérite une pareille disqualification. Et c’est ici que la plupart des propositions se heurtent à de sérieuses difficultés conceptuelles. Car il ne suffit pas de dire que ce qui différencie les théories du complot d’accusations plus rationnelles de conspiration ou d’association de malfaiteurs tient, simplement, dans leur irrationalité ; ni même que les théories du complot sont des théories fausses à propos de complots, ou que le complot en question n’existe pas. Il n’est pas satisfaisant non plus de distinguer entre des théories du complot justes et avérées, celles qui sont plausibles, celles qui sont improbables et celles qui sont délirantes. Ce genre d’approche trahit généralement une pétition de principe : les théories du complot sont fausses par nature, et c’est pour cette raison que ce sont des théories du complot. Pour sortir de cette impasse, le concept de bullshit est utile.

Voici ma proposition : les théories du complot sont du bullshit, et à ce titre, ne renvoient à rien qui puisse être évalué ou examiné, et si elles sont si délicates à définir, c’est simplement parce qu’elles n’existent pas.

Cette affirmation repose d’une part sur une assez longue pratique personnelle des milieux complotistes à partir des attentats du 11 septembre 2001, et sur la littérature en psychologie expérimentale concernant l’adhésion aux théories du complot.

Quiconque a tenté de débattre avec des complotistes a pu comprendre à quel point il est difficile d’obtenir des énoncés clairs, simples et directs, de s’en tenir au sujet précis de la conversation en cours, de savoir ce que pense et croit exactement notre interlocuteur, et de collaborer sur la poursuite d’une enquête précise concernant tel ou tel point particulier. Si les théories du complot étaient semblables au genre d’hypothèses que l’on peut formuler lors d’une enquête ordinaire portant sur la suspicion d’une association de malfaiteurs, il serait relativement facile de déterminer le type de faits, d’informations et de preuves qu’il conviendrait de réunir pour constituer un dossier crédible. Mais ce que produisent les complotistes est très différent. Selon l’expression du sociologue Gérald Bronner, il s’agit d’un « mille-feuille argumentatif », c’est-à-dire d’un barrage continu de « faits » disparates, d’allusions plus ou moins soutenues, de questions purement rhétoriques, d’associations d’idées à l’emporte-pièce, de nouveaux « éléments » qui viennent brusquement remplacer ceux dont on parlait auparavant, d’accusations personnelles, de fausses concessions ironiques, de sources douteuses ou inexistantes, de fabrications pures et simples, et d’une absence totale et permanente de remise en question. C’est comme s’il était impossible de simplement mettre le doigt sur la « théorie » dont on parle, et encore moins de parvenir à un accord sur les moyens de déterminer si elle est vraie ou fausse. Et pour cause : de « théorie », il n’y en a pas. S’il y en avait une, aussi fantaisiste soit-elle, ce ne serait plus une théorie du complot, mais simplement une hypothèse comme une autre sur les causes et le déroulement d’un événement particulier.

De ce fait, il est curieux, et très révélateur, que les complotistes ne cessent de faire référence à des complots avérés ou déjoués pour confirmer la validité de leur posture. De façon remarquable, les complotistes ne sont jamais pour rien dans ce genre de révélations, qui sont précisément le fait d’enquêtes officielles, du travail de journalistes ou d’enquêteurs professionnels, de fuites, de témoignages de repentis, de la découverte de documents compromettants, de procès ou d’aveux. Les complots que les complotistes postulent ne sont, eux, jamais révélés ou déjoués, ni par eux ni par d’autres. Mais parce que certaines conspirations échouent, les complotistes en déduisent que d’autres doivent réussir. Or, si un complot est vraiment réussi, par définition, personne ne peut rien en savoir, encore moins les complotistes. Et c’est précisément parce qu’ils ne savent rien du complot qu’ils postulent, qu’ils en viennent à le postuler.

Avec ces étranges prémices, au lieu de se lancer dans une enquête qui constituera ou non le délit, le complotiste doit au contraire prendre garde à ne pas trop détailler la machination qu’il suspecte, ou qu’il fait mine de suspecter. Il profite ainsi de la confusion entre deux sens du terme complot : un « complot » peut en effet désigner le mode opératoire découlant des décisions prises par un cercle de conspirateurs, c’est-à-dire la mise en action de leur plan particulier ; mais aussi l’origine d’un événement, à savoir l’intention ayant initié le plan envisagé, la volonté en tant que telle d’orchestrer une manœuvre permettant d’obtenir secrètement des bénéfices inavouables. Les théories du complot s’en tiennent soigneusement au second sens, le premier concernant n’importe quelle enquête ordinaire.

Et c’est bien là tout le problème du complotisme. Si mon approche est correcte, il n’y a alors aucun sens à dire qu’il y a de « vrais » et de « faux » complots, et qu’il serait souhaitable d’apprendre à faire la part des choses, et il est encore plus trompeur de renvoyer dos à dos ceux qui verraient des complots partout et ceux qui n’en verraient nulle part. Une fois qu’on a compris qu’il n’y a pas de théorie du complot à proprement parler, ces distinctions et nuances s’effondrent. C’est simplement un rideau de fumée, encourageant bien sûr la confusion qui nourrit ce phénomène. Le complotiste, qu’il postule, envisage ou croie à un complot, ne cible en fait aucune théorie particulière. C’est un bullshitteur qui n’accorde pas de réelle importance à ses assertions, qui produit des énoncés qui ne l’engagent pas, et c’est pour cette simple raison qu’il est si difficile de lutter contre les théories du complot ou de débattre avec des complotistes : il n’y a en réalité, à la lettre, rien à combattre ni à débattre.

Le vide conceptuel du complotisme

Les théories du complot ne sont donc pas des théories, et ne concernent pas des complots conçus comme des actions particulières visant à atteindre un but spécifique dans le plus grand secret. Ce ne sont pas des « affaires » qui auraient un début et une fin. Elles sont du bullshit : cette ontologie négative est constitutive des théories du complot, comme elle l’est du bullshit en général, et c’est même la raison de leur succès.

La suspicion d’association de malfaiteurs s’achève au moment où l’enquête aboutit à la condamnation du groupe inculpé, où le complot est déjoué ou interrompu en flagrant délit, ou encore lorsque le dossier est écarté parce que jugé insuffisant. Aucune théorie du complot n’a jamais fonctionné sur ce mode, parce que ce n’est pas son but de déjouer ou de dévoiler quoi que ce soit. Encore une fois, si c’était le cas, on aurait affaire à une enquête authentique, à un scandale ordinaire, à une tentative d’explication comme une autre des agissements humains et des événements historiques, en termes de collusion, de malfaisance et de machiavélisme. Mais le complotisme est très différent, il est même l’inverse d’une enquête authentique : une théorie du complot est une fausse-enquête qui cherche à se faire passer pour une contre-enquête.

Ce qui permet une telle affirmation, c’est l’observation que les théories du complot contemporaines émergent très rapidement après les faits qu’elles prétendent expliquer (ou pendant, à mesure qu’ils sont commentés et retransmis par les médias) ; qu’elles sont produites, puis prises au sérieux par une population vaste et disparate de non-experts, et souvent de très jeunes non-experts ; qu’elles changent et se morcellent immédiatement en des « sous-théories » ou des « théories alternatives » très rarement mises en compétition, mais agrégées les unes aux autres ; et qu’elles se focalisent exclusivement sur un contre-récit visant à remettre en cause une explication officielle largement admise par les « autorités », les « experts » et les « élites », ou simplement la réalité même des événements dont il est question.

Leur immédiateté, leurs métamorphoses, leur versatilité, leur mode de diffusion disparate, leur rhétorique contestataire n’indiquent pas qu’elles sont fausses, mais qu’elles sont bidon. Comme tout bullshit, elles permettent la mise en avant d’une posture particulière, à très peu de frais, sans se soucier des tenants et aboutissants ni de la fiabilité des raisonnements, arguments et connaissances qu’elles mettent en jeu. Elles ne peuvent en réalité pas faire autrement, en raison de la nature du phénomène qu’elles prétendent cibler.

Comme l’argumente le philosophe Pete Mandik, le complotiste doit en effet jongler avec deux concepts hautement problématiques : l’intention et le secret. Mise à nu, une théorie du complot ne fait rien d’autre que d’envisager une intention secrète comme la véritable explication d’un événement marquant. S’il n’y avait pas d’intention, il n’y aurait évidemment pas de complot, et si le complot n’était pas secret, il n’y aurait aucune motivation pour l’expliquer. Seulement, attribuer un but et une intention, même à une seule personne, n’est pas si simple. Les comportements humains ont souvent des causes multiples, qui échappent parfois à la conscience des individus, et qui de plus interagissent. À plus forte raison, les intentions des conspirateurs sont nécessairement complexes, du seul fait que ces individus maléfiques doivent tenir compte des rôles des uns et des autres, mais aussi, comme n’importe quel humain isolé, des possibilités de réussite de l’action envisagée, des besoins de réajuster ses plans en fonction des événements externes et des aléas, des intentions de ceux qui voudraient déjouer leur plan, etc. Une théorie du complot n’a jamais à se soucier de ce genre de complexité : les conspirateurs sont perçus comme une entité unique et homogène mue par un seul besoin, un seul but, un seul désir, ainsi qu’une conviction inébranlable en sa capacité de le réaliser, ce qui présuppose des ressources quasiment illimitées pour y parvenir.

Comme on le verra, cette perception des conspirateurs relève de la magie. Mais ce qui rend cette attribution d’intention encore plus problématique, c’est qu’elle est perçue comme distante et secrète. Elle peut ainsi être réajustée à volonté par des hypothèses et des « faits » auxiliaires : d’où la constante recherche d’indices et de liens pour renforcer l’illusion d’une structure explicative, qui n’est jamais en évolution, mais en perpétuel réarrangement. Au lieu de ranger sa chambre une fois pour toutes, le complotiste se contente d’en changer le désordre de place. Au besoin, il pourra invoquer le fait que les conspirateurs eux-mêmes peuvent avoir été manipulés, ou purement et simplement inventés, par une entité mystérieuse supérieure, et ce ad infinitum. L’absence d’une « théorie » à proprement parler et le don pour le secret et l’invisibilité attribué aux conspirateurs, qui sont donc extraordinairement difficiles à identifier, garantissent l’immortalité des théories du complot. C’est le propre de ce qu’Imre Lakatos appelait un programme de recherche « dégénérescent » : il ne peut être réfuté, ni confirmé, parce qu’il n’y a rien à réfuter ou confirmer.

Imaginons avec Mandik que les théories du complot renoncent à la clause du secret, c’est-à-dire que les complotistes n’envisagent plus les événements comme une couverture destinée à dissimuler ce qui se joue véritablement. Le complotiste « verrait » alors, pour ainsi dire en parfaite transparence, toutes les opérations qui gouvernent le monde et le rendent tel qu’il est dans sa parfaite fluidité, les événements s’enchaînant les uns les autres en toute logique, tel le public d’un magicien qui utiliserait des gobelets transparents pour effectuer ses tours. Or, ce que l’on voit dans la réalité ne donne pas du tout cette impression d’efficacité, mais ressemble plutôt à un constant cortège d’échecs, de ratés, de tentatives d’influence, de concours de circonstances, d’opportunités saisies, etc. Comme l’indique le titre de l’article de Mandik (Shit happens), toutes sortes de choses se produisent constamment sans qu’il soit possible d’en retracer avec précision la foule de lignes causales qui a fini par converger sur elles. Mais avec la clause du secret, il devient possible pour le complotiste de se défaire complètement de cette réalité : tout lui est dès lors autorisé, puisque les conspirateurs, secrètement, s’arrangent pour créer cette illusion d’un monde instable, imprévisible et chaotique. « Ils » savent toujours ce qu’ils font, et « ils » le font à la perfection. Le complotiste, dès lors, n’a plus qu’à observer la réalité, et en inférer à volonté, par une forme de rétrocausalité qui ne diffère en rien de celle mise en œuvre par les créationnistes, les causes, les moyens et les buts qui permettraient de confirmer l’existence du monde qu’il a imaginé. Les complotistes sont des créationnistes de l’actualité.

Ainsi, rien n’est jamais expliqué par une « théorie du complot », pour la simple raison que ce qui est véritablement expliqué dans le monde réel peut toujours constituer un faux-semblant pour le complotiste, un simulacre qui cherche à dissimuler ou détourner l’attention de ce qu’il faudrait réellement expliquer. Par conséquent, tout ce qu’un complotiste pourrait éventuellement mettre à jour, si d’aventure une chose pareille devait se produire, n’aurait aucune raison de satisfaire d’autres complotistes : à partir du moment où une connaissance deviendrait établie et admise par les « autorités », les « experts » et les « élites », elle ne pourrait devenir qu’une diversion supplémentaire dans un processus élaboré de tromperie et de dissimulation. Comme le rappelle Jovan Byford, la révélation de la tentative de complot du gouvernement Nixon visant à mettre sur écoute la convention Démocrate siégeant à l’hôtel du Watergate, sitôt largement admise, est immanquablement devenue une couverture pour un autre complot, réussi celui-là, visant à piéger Nixon pour le destituer. Mais si ce complot était un jour révélé et admis, il faudrait alors tenter de comprendre qui, à son tour, aurait eu quelque chose à gagner en faisant croire que Nixon a été victime d’un complot visant à le destituer, et ainsi de suite.

Les intentions et les secrets sont par nature insaisissables : leur combinaison offre donc un terrain de jeu aussi infini qu’improductif à qui souhaite se rendre intéressant ou subversif sans trop d’efforts. Dans ces conditions, il est en réalité primordial pour le complotiste d’être incapable de révéler un complot, en négligeant soigneusement les moyens qui lui permettraient éventuellement de le faire. Sans cela, il pourrait effectivement découvrir qu’il a eu tort, et toute sa démarche consiste précisément à éviter cette possibilité. Quoi de plus prudent, dès lors, que de ne rien dire, par exemple sous la forme d’une théorie du complot ? De fait, qu’est-ce qui pourrait être fondamentalement incompatible avec la possibilité d’un complot dont on ne connaîtrait ni les « cerveaux », ni les méthodes, ni le but final, puisqu’ils sont précisément conçus pour rester secrets ?

Quand la magie remplace la pensée

Nous avons vu que le bullshitteur se comporte comme s’il avait quelque chose d’intéressant à dire et qu’il savait de quoi il parle. Le seul fait qu’il énonce quelque chose lui permet de faire passer ses dires pour des assertions, et donc de faire croire que ses paroles l’engagent. Ce faux engagement lui est permis grâce à la nature performative du bullshit, qui permet de produire l’illusion que ce qui est dit a un sens et un rapport tangible avec la réalité, et prétend réaliser dans les faits ce qui a été simplement décrété.

Ce caractère magique du bullshit se retrouve largement dans les théories du complot. Du simple fait qu’une alternative, qu’une « zone d’ombre », ou qu’une « question » a été soulevée, l’ordre des choses, le monde des possibles et les thèses officielles s’en trouveraient bouleversés. Comme c’est là l’effet escompté pour le complotiste, il est parfaitement inutile, et même peu recommandable, qu’il en fasse ou dise davantage. Les complotistes, en effet, sont comme les « marchands de doute » décrits par Naomi Oreskes et Erik Conway : leur rôle n’est pas de prouver quoi que ce soit, mais de créer l’impression qu’il y a matière à débat, de fabriquer l’illusion d’une controverse, de fragiliser l’accès à la vérité et à la connaissance. Il suffit donc d’annoncer « qu’on nous cache des choses » pour que rien ne semble plus acquis, et pour rompre efficacement la confiance, il faut évidemment que ces « choses » restent « cachées ».

Pour semer le doute, le complotiste ne s’y prend pas différemment du pseudo-scientifique ou du bullshitteur en général : il lui faut, selon un paradoxe à présent familier, déguiser son bullshit en le drapant des habits méprisés du « discours officiel », c’est-à-dire en tentant de le rendre audible et crédible. Pour ce faire, sa démarche doit ressembler à une argumentation, prendre des airs de raisonnement, présenter des appuis familiers, sérieux et légitimes sous la forme de célébrités, de chercheurs, de diplômes, d’institutions, de rapports, de documents, de pièces apportées à un dossier, de références historiques et scientifiques, de liens, de notes de bas de page, de graphiques, de schémas, de tableaux, d’équations, d’analyses « indépendantes », etc. En bref, il lui faut, ressembler superficiellement à l’enquête authentique qu’il se refuse à conduire, il lui faut mimer une démarche rationnelle. Mais, comme le note Patricia Roberts-Miller, le caractère factice de ses prétentions se révèle à la fois dans sa façon de traiter les informations contradictoires avec sa thèse, et dans la revendication persistante d’une marginalité fortement identitaire qui oscille et détonne avec sa recherche de légitimité, voire la contredit.

C’est une double stratégie d’immunisation épistémique assez étrange, quand on y pense. D’un côté, le complotiste, puisqu’il traite d’intentions secrètes attribuées à un groupe caché et puissant, est toujours en mesure d’agréger n’importe quelle objection ou contradiction à sa théorie du complot, quitte à la transformer radicalement ou à simplement dénoncer son contradicteur comme un complice ou un « idiot utile » du complot, postulé et envisagé de manière assez vague pour permettre ce genre d’aménagements. Dans la mesure où il est irréfutable, le complot est également indémontrable, et aucune enquête authentique ne pourrait en venir à bout, ni même permettre d’y voir un peu plus clair. Le complotiste ne risque donc rien de ce côté : son identité « subversive », sa posture « anti-système », son rejet des « élites », la force « critique » et « lucide » de ce qu’il conçoit comme ses « opinions », lui sont garanties. Toute objection, peut simplement être interprétée comme une tentative de remettre en cause sa « liberté de penser » et une atteinte malintentionnée à son identité, un affront à sa subjectivité.

Pourtant, d’un autre côté, le complotiste ne peut pas s’en tenir là. Il a besoin d’être entendu et pris au sérieux, et pour cela il singera l’idée qu’il se fait d’un raisonnement rationnel, en dépit du fait que c’est précisément ce qui lui manque pour avoir la moindre chance de se défaire de son adhésion aux théories du complot. Il me semble que ce paradoxe constitue le caractère tragi-comique du bullshitteur, et du complotiste en particulier.

Plusieurs pistes semblent renforcer ce point de vue. Tout d’abord, la recherche en psychologie sociale fournit une bonne approximation des caractéristiques de l’adhésion aux théories du complot. Si les complotistes purs et durs restent difficiles d’accès, en raison même de leur méfiance vis-à-vis des recherches portant sur leurs motivations et leur profil, il est néanmoins possible, sur la base de questionnaires adéquats, d’identifier une plus ou moins forte propension au complotisme, c’est-à-dire au type de mentalité qui prédisposerait à adhérer aux théories du complot. Or, si l’on pouvait logiquement s’attendre à détecter une certaine méfiance à l’égard des autorités, une anxiété vis-à-vis des événements incontrôlables et une tendance à la polarisation idéologique, autant de résultats parfaitement compatibles avec des individus épris de justice et de vérité dans un monde entaché de manigances et de sales coups, il est beaucoup plus difficile d’expliquer d’autres observations si l’on considère que les théories du complot sont des enquêtes sincères et rationnelles.

Si tel était le cas, en effet, on verrait mal pourquoi la tendance au complotisme serait corrélée, plus ou moins fortement, au fait d’adhérer à des complots qui n’existent pas et ont été inventés de toute pièce par des chercheurs, au fait de croire à plusieurs complots à la fois qui sont contradictoires entre eux, au fait d’adhérer à plusieurs complots sur des événements et des thèmes qui n’ont strictement aucun rapport entre eux, à la réception favorable de bullshit pseudo-profond généré par un algorithme, à la croyance au paranormal, à la préférence pour un mode de raisonnement intuitif plutôt qu’analytique, et à bien d’autres facteurs qui suggèrent fortement l’existence de ce que Serge Moscovici a appelé dès 1987 la « mentalité conspirationniste », Richard Hofstadter le « style paranoïaque », et d’autres « idéation » ou « cognition complotiste ».

Ce n’est pas le fait que ces individus voient des complots partout, comme d’autres n’en verraient nulle part, qui pose problème. C’est qu’ils envisagent des complots d’emblée et sans bonne raison. La symétrie avec ces énigmatiques personnes qui seraient totalement réfractaires à l’évocation de complots, ce que l’écrivain Thomas Pynchon appelait l’« anti-paranoïa », ou la croyance que « rien n’est lié à rien, un symptôme que peu d’entre nous peuvent supporter longtemps », ne serait valable que si ces personnes avaient un profil semblable de négligence épistémique et de bullshitteurs qui concernerait spécifiquement l’absence de recours à des intentions secrètes pour rejeter des complots maléfiques qui non seulement ont réussi, mais qui restent impunis. Ce qu’il faudrait évidemment pouvoir démontrer, et qui pour l’heure ne l’est certainement pas.

Si l’on ajoute à ce profil psychologique la nature même des théories du complot contemporaines, c’est-à-dire, qu’elles sont quasi immédiates, extraordinairement variables et volatiles, soutenues instantanément par des personnes sans expertise particulière et dans bien des cas beaucoup trop jeunes pour pouvoir et savoir enquêter, et basées exclusivement sur des observations éparses et la motivation évidente de contredire un récit communément admis ou envisagé, il est clair que les théories du complot n’ont strictement rien à voir avec une enquête sincère et authentique, mais relèvent d’une posture, c’est-à-dire d’un processus de protection identitaire et idéologique.

Un raisonnement fantôme

Il convient donc d’en dire un peu plus sur le caractère pseudorationnel du complotisme, qu’on désigne souvent comme une attitude « hypercritique » qui consisterait à douter de tout et de manière excessive. Le scepticisme et la pensée critique étant en général perçus comme des vertus épistémiques, le complotisme est de ce fait conçu comme un abus de ces vertus, la balance ayant en quelque sorte penché un peu trop loin du côté de la méfiance chez ces personnes. Là encore, j’estime que cette approche est trompeuse, et introduit une fausse symétrie entre des pôles présumés extrêmes de naïveté et de méfiance, situant la bonne attitude entre les deux.

Le problème du complotisme, n’est pas à situer dans l’excès d’une pensée suspicieuse, mais dans sa simulation. Il n’y a pas, chez le complotiste, de pensée hypercritique, mais plutôt une critique fantôme, un simulacre de critique. Le concept de « pseudorationnalité », suivant l’analyse qu’en donne le philosophe Adrian Piper, semble très approprié pour comprendre en quoi consiste le complotisme, et permet d’écarter l’idée répandue que les complotistes seraient en fait sur la bonne voie, si seulement ils se donnaient la peine de mieux calibrer la nature et l’objet de leur suspicion. La pseudorationnalité, dit Piper, est une ressource mentale permettant de réduire nos sentiments de contradiction et de morcellement internes, c’est-à-dire le fait que le moi est en permanence confronté à des perceptions et des informations qui prennent sa structure en défaut et menacent son intégrité. Le concept englobe ainsi un certain nombre de mécanismes psychiques comme le déni, la rationalisation, le mensonge à soi-même et la dissociation, qui ont pour point commun de permettre de sauvegarder l’apparence d’un moi solide et unitaire. La mauvaise foi, de fait, est rarement conçue comme telle par celui qui en fait preuve : on préfère rendre compte de nos contradictions en nous persuadant que nous avons de bonnes raisons de les minimiser ou de les ignorer, et que nous disposons d’explications satisfaisantes pour les rendre parfaitement cohérentes.

Nous faisons même beaucoup d’efforts pour obtenir cette sensation de « rectitude épistémique », dit Piper, qui est la signature de la pseudorationalité. Son contraire, cet auteur l’appelle l’« audace épistémique », c’est-à-dire la capacité à endurer la sensation fort désagréable d’être dans l’erreur, d’avoir tort, d’avoir failli, et le courage de s’engager à prêter attention au genre de choses que nous préférons généralement ignorer ou mettre de côté. La théorie du complot permet d’éviter, à très bon compte, d’avoir à faire preuve d’une pareille audace, comme l’indique à foison le type d’argumentation qu’on trouve chez les complotistes : « c’est bizarre » ; « ça sent mauvais » ; « suivez mon regard » ; « comme par hasard ! » ; « on se demande à qui cela profite » ; « c’est impossible » ; « il y a une connexion avec autre chose » ; « ça arrive juste après ceci » ; « un tel trouve cela étrange et je suis d’accord avec lui »… Autant de pseudo-arguments qui n’engagent absolument à rien, si ce n’est à éviter d’avoir à s’interroger trop profondément sur ses croyances et sa conception de la réalité.

Que le complotisme n’ait rien d’une posture hypercritique est également rendu parfaitement clair par l’asymétrie complète qui existe entre, d’une part, la manière dont les complotistes traitent des faits et des explications « officielles », et d’autre part, la complaisance qu’ils exercent à l’égard des « arguments » qu’ils mobilisent en faveur de leur théorie. S’il est évidemment loisible, et même souhaitable, de ne pas prendre pour argent comptant tout ce que disent les médias, on voit mal par quel prodige de raisonnement cela devrait conduire à accepter ce que produisent les « réseaux alternatifs d’information », si ce n’est sous l’influence d’une posture pseudorationnelle qui permet en toute circonstance de se prendre soi-même au sérieux.

STOP. Je lui mets une chasse et je place ma théorie, les médias sont une institution de rigidité validatrice de la verticalité de la structure étatique qui a volé en éclat avec internet, la vélocité de déplacement des informations pulvérise la vitesse de traitement et de validation des médias, la masse va plus vite que le système. 

S'il ne peut pas comprendre les différences de vélocité informative et que les " pseudo canaux alternatifs" ont souvent par analyses certes parfois un peu brutales et sorties de nulle part, sans validation officielle, mais 3 à 6 mois d'avance sur la validation étatique une fois que les faits sont avérés et non dissimulables, c'est du déni. 

Le passeport sanitaire on en parle depuis 2020. Alors oui, tout part d'une méfiance, STATISTIQUE, celle de se faire enculer par le système en permanence, s’il ne peut pas introduire ça dans son discours alors son bouquin est aussi bullshit que ce qu'il dénonce. 

Je veux bien être gentil et faire des conceptions à 360° mais  faut se calmer un peu et redescendre de temps en temps.

Le drame, c’est que, de par sa fonction même, la pseudorationalité est excessivement difficile à auto-diagnostiquer. Elle prend les apparences de l’examen rigoureux des faits et de l’engagement en faveur de la vérité pour mieux pouvoir se dispenser d’avoir à conduire authentiquement ce genre d’opérations. En ce sens, le complotisme est semblable aux pseudosciences, ou à la science fac-similé, qui consiste à endosser les habits de l’institution scientifique pour en retirer tous les bénéfices (en termes de statut, de réputation, de prestige), sans en souffrir les inconvénients (travailler, vérifier, comparer, tester, répondre aux critiques, en bref, tout le travail rébarbatif des vrais scientifiques), tout en se permettant d’attaquer ladite institution pour sa frilosité, son conformisme et ses prétentions.

Parce que toute remise en question du système et des institutions est interdite, car elle brise les rentes et redistribuent les cartes. Ils ont horreur de ça.

Une explication psychologique de cette impasse épistémique, on l’a vu au chapitre précédant, est l’effet Dunning-Kruger : dans certains domaines de la connaissance, l’incompétence conduit non seulement à des performances mauvaises, mais également à une surestimation de ces performances. De par leur incompétence et leur manque de connaissances, en effet, les personnes peu compétentes sur un sujet particulier sont également privées des moyens mêmes qui leur permettraient de prendre conscience de leur incompétence.

là par contre ça fait mal, mais il a raison.

Comme elles ne savent pas en quoi consiste exactement l’excellence sur tel ou tel sujet, elles vont surestimer leurs capacités en se fondant sur leur vague sentiment de familiarité avec le thème en question. Quelque chose d’analogue doit se produire chez les complotistes, dans la mesure où les théories du complot sollicitent très fréquemment une vaste expertise sur un grand nombre de sujets plutôt techniques, comme la géopolitique, l’histoire, l’architecture structurelle, la balistique, la religion, le trucage vidéo et photographique, l’économie ou encore la médecine légale. Que quelques clics suffisent à les rendre experts en ces matières donne une assez bonne idée du niveau d’ignorance qui doit être le leur pour qu’ils ne parviennent même pas à en prendre la mesure.

Comme le bullshit pseudo-profond et le bullshit obscurantiste, le bullshit complotiste consiste à se camoufler derrière des assertions qui profitent de la charité interprétative de ses récepteurs. Sa nature performative lui permet de produire des « arguments » et des « théories » du seul fait que quelque chose a été énoncé sous la forme d’un « argument » ou d’une « théorie », sans que jamais ceux-ci se prêtent à une évaluation rigoureuse. Au contraire, la théorie du complot n’a jamais à être prise au sérieux puisqu’elle se satisfait simplement de jeter le doute sur d’autres arguments, faits et explications. Inexistante en tant que telle, la théorie du complot ne se manifeste qu’à travers ses effets sur la compréhension du monde réel, tel un sort ou un rituel magique visant à altérer la réalité par le biais de quelques paroles et gesticulations en elles-mêmes vides et arbitraires.

À qui profitent les « théories du complot » ?

Don Fallis définit la désinformation comme une « information trompeuse, qui a pour fonction de tromper autrui », soit en créant des fausses croyances, soit en empêchant l’accès à de vraies croyances. Les théories du complot sont-elles de la désinformation ? On serait tenté de penser que si les complotistes croient réellement, bien que très vaguement, à l’existence de complots sophistiqués, maléfiques et efficaces qui expliqueraient nombre de faits et d’événements historiques, alors ils ne cherchent à tromper personne de manière délibérée, et surtout pas eux-mêmes. Mais même en laissant le bénéfice du doute aux producteurs de théories du complot, ceux qui en sont à l’origine, en font commerce et disposent des moyens de les diffuser, il est possible de les concevoir comme de la « désinformation adaptative ». Contrairement à la désinformation intentionnelle (par exemple, les mensonges et le bullshit des fake news), qui est conçue dans le but de tromper, la désinformation adaptative en vient à tromper et brouiller les pistes par un processus aveugle de sélection.

L’analogie provient du domaine de la signalisation animale, où des signaux trompeurs peuvent être sélectionnés par l’évolution du simple fait qu’ils fournissent un avantage adaptatif aux organismes qui les émettent. L’exemple le plus connu est celui de certaines espèces de lucioles, dont la fréquence et la couleur du signal lumineux peuvent coïncider avec celles d’autres espèces rivales, et les attirer ainsi dans ce que ces dernières croient être une parade nuptiale afin de les dévorer. Il va sans dire que les lucioles n’imitent pas consciemment les signaux reproductifs propres à leurs proies, mais qu’il s’agit là d’un phénomène de mimétisme biologique qui a simplement trouvé son équilibre dans l’écosystème par la force brute de la sélection naturelle.

C’est ainsi que Fallis envisage les théories du complot : elles survivent dans l’écosystème cognitif quand elles trouvent une niche adéquate dans l’esprit de ceux qui y adhèrent, dans la mesure où ils en retirent un bénéfice.

De fait, le problème des théories du complot n’est pas qu’elles soient fausses, délibérément ou non, mais qu’elles sont suffisamment vagues pour ne même pas pouvoir être qualifiées de fausses. On n’y adhère pas suite à une enquête : une pseudo-enquête fait suite à son adhésion première, activée par une mentalité complotiste préexistante, laquelle sera confortée par l’exercice d’une pseudorationalité permettant d’évacuer les objections et les contradictions.

On voit déjà le genre de bénéfices adaptatifs que peut conférer de cette manière l’adhésion aux théories du complot : indépendamment de leur vérité ou de leur fausseté, elles octroient et renforcent une structure mentale blindée contre toute attaque extérieure. Sans croire à rien de particulier, le complotiste se forge à peu de frais et sans trop de risques une identité contestataire et subversive consistant à semer le doute, noyer le poisson, créer la confusion, brouiller les pistes et dénoncer d’insaisissables forces maléfiques. La théorie du complot agit donc comme une croyance fantôme, dont la fonction est d’occuper un espace mental qui devrait idéalement être consacré à des formes de connaissance et de raisonnement plus fiables et rigoureuses, en se faisant passer pour ce genre de produits épistémiques, mais en se passant de l’exigence intellectuelle qu’ils impliquent d’ordinaire.

Dans mes écrits propres ( à moi, nobody ) je le définis comme un moyen de récupérer un semblant de maitrise sur son existence en ayant le contrôle sur ce en quoi on place sa confiance. De ce point de vue là, effectivement, c’est assez dramatique, car j'y vois en toute humilité une détresse humaine cognitive, les gens sont perdus, ils sont désespérés psychiquement, ils errent et veulent s'accrocher à quelque chose de fixe, de défini, d'absolu parce qu'ils n’ont aucun contrôle sur l'inertie de leur existence et cela les rend malade psychiquement. C'est la conséquence de la mort de la religion catholique pour certains, et le besoin de croire et réaffirmer son appartenance judéo-chrétienne pour d'autres. Chercher une signification, quand les individus ne sont pas capables de faire une abstraction mentale et dézoomer à fond jusqu'à avoir l'univers comme vue d'ensemble et comprendre que le sens en tant qu'individu, dans un système d'organisation sociétal qui n'a que 10 000 ans, quand vous observez une structure de quasiment 14 milliards d'années, vous comprenez que l'homme est allé trop loin dans ce qu'il est avec son esprit et que seule une minorité en ont conscience et sont donc aptes à vivre entre eux, et que tous les autres, ne sont que des court-termistes sans vision spatio-temporelle, mon exemple du caddie abandonné au milieu du rayon.... c'est triste, c'est dur, mais c'est pourtant la réalité. Ceux qui lisent jusqu'ici ont la démarche de lire, qui est en perdition, et de chercher l'information, la pièce qui  donne un sens plus complet à sa quête de vérité propre. Rien que d'avoir une limitation temporelle allouée au savoir dans un rendement effréné de vie, montre que l'humain a été absorbé malgré lui par ce qu'une poignée a mis en place et n'ont absolument aucun contrôle sur leur existence. Ils sont coincés par les conventions qui ont normé les vies de chacun. C’est une prison à ciel ouvert et dans la dégénérescence ça se transforme en asile.

L’injonction contemporaine de penser par soi-même est certes louable, mais en l’absence des compétences pour y parvenir, et même d’une idée claire de ce que sont les compétences et les méthodes qui permettent de réduire les risques d’erreur et de manipulation, le bullshit en général, et les théories du complot pour ce qui concerne les faits historiques et d’actualité, émergent naturellement comme des formes de « prêt-à-penser-par-soi-même », c’est-à-dire qu’elles sont de l’autonomie épistémique fournie clés en main. Ainsi conçue, la production industrielle de théories du complot n’est rien d’autre qu’un attracteur cognitif calibré pour capter cette exigence individualiste, que Frankfurt a décrit comme l’un des effets pervers d’une conception biaisée de la démocratie conduisant au bullshit. En d’autres termes, les théories du complot agissent simplement comme des appeaux à complotistes, des leurres cognitifs aptes à capturer leur attention, susciter leur intérêt, et les exploiter comme véhicules mentaux afin de se propager.

La recherche en psychologie appuie ce point de vue de diverses façons. Tout d’abord, il semble bien que le complotisme fournisse un semblant de sentiment de contrôle sur un monde perçu comme hostile et complexe,

qu'est ce que je disais....

et que ce mécanisme bénéficie en particulier à ceux qui se sentent déclassés, ignorés, menacés, précaires, minorisés, ou de manière plus générale comme des perdants. Il est possible d’envisager, avec l’économiste Frédéric Lordon, de forts sentiments complotistes parmi les puissants et les « élites », notamment pour tout ce qui concerne la préservation de leurs propres intérêts, perpétuellement menacés. Mais il faudrait alors distinguer, comme le faisait Hofstadter et plus récemment Byford, la nature de ce sentiment paranoïaque qui est directement égocentré, de celle des théories du complot à proprement parler, dont les victimes ne se réduisent jamais à un individu ou à un groupe d’intérêts, mais concernent plutôt une forte proportion de la population, dont l’ampleur est parfois quasiment civilisationnelle. Le complot des théories du complot nous ment à tous, et on nous cache tout. Le complot des puissants ressemble sans doute davantage à celui sans cesse envisagé par les empereurs romains, et les concerne uniquement et directement, eux.

D’autre part, je vois de toute façon mal pourquoi le complotisme des « dominés » serait un mécanisme de défense compréhensible et même encourageant, comme le soutient Lordon, tandis que celui des « dominants » serait le signe de leur turpitude. Sauf bien sûr à être victime de l’effet Knobe, préjugé selon lequel les bonnes intentions des puissants seraient toujours suspectes, mais jamais leurs mauvaises intentions. Le philosophe Joshua Knobe a observé qu’un chef d’entreprise (fictif) visant uniquement le profit était jugé comme responsable si ses actions avaient pour effet secondaire de nuire à l’environnement, mais pas si celles-ci avaient des effets positifs sur l’environnement. En d’autres termes, l’effet Knobe consiste à établir un lien entre intentionnalité et conséquences morales uniquement si ces dernières sont négatives, toutes choses égales par ailleurs.

On voit d’ailleurs dans le raisonnement de Lordon et de nombreux complotistes l’émergence d’un bénéfice auxiliaire à cette remise en ordre accusatrice du monde social que permet le complotisme : le sentiment de sortir du lot et de se situer au-dessus de la mêlée. Le complotisme, à bien des égards, est un snobisme. Il offre un terrain d’investigation perpétuellement réapprovisionné en opinions subversives, en anecdotes contre-culturelles, en faits obscurs dissimulés au regard du plus grand nombre, en remises en cause du conformisme de masse. Les complotistes forment ainsi une communauté éveillée qui se consacre à la surveillance continue d’une caste de menteurs qui endort les consciences des foules apathiques et crédules. Ils se distinguent, ils se sentent uniques, ils s’offrent un rôle enviable en fabriquant une « histoire-dont-ils-sont-les-héros ». À eux, « on » ne la fait pas. Évidemment, pour véritablement sortir du lot, il faudrait produire un accomplissement considérable, mettre le doigt sur une remarquable trouvaille, fournir une contribution exceptionnelle au débat public et à la société. Mais heureusement, le bullshit performatif et l’effet gourou permettent d’y arriver sans trop de peine. Ainsi, le complotiste se sent subversif du seul fait qu’il adhère et partage des théories du complot labellisées, et uniquement labellisées, comme anti-système. De plus, en régurgitant les insanités des producteurs de théorie du complot qu’ils suivent docilement, et en essuyant les critiques permanentes des « élites » et des « experts » qui cherchent à les contredire, ils renforcent leur position de marginaux. Puisque le complotisme dérange, y renoncer impliquerait de céder précisément aux forces obscures qu’il s’agit de dénoncer. Ainsi, l’effet gourou – en plus de concerner les auteurs obscurs et incompréhensibles –, fonctionne également à merveille avec les « intellectuels maudits », dont le rejet quasi unanime suffit à convaincre les plus crédules qu’ils détiennent la vérité, du simple fait qu’« on » voudrait les faire taire.

Enfin, une étude récente permet de faire le lien entre le complotisme et une conception relativiste de ce qu’est la connaissance, semblable au clarisme de Diego Gambetta et renvoyant au bullshit des cancres décrits dans un essai précurseur de William Perry.

Les cancres du complot

On se rappelle que Diego Gambetta parlait de clarisme (ou « machisme discursif ») pour désigner une certaine attitude – dont l’expression « Claro ! » (« mais évidemment, je le savais déjà ! » en espagnol) est l’une des manifestations les plus courantes –, qui consiste à avoir des opinions fortes sur tout et n’importe quoi. Pour Gambetta, cette attitude reflétait une croyance transmise culturellement sur la nature de la connaissance, dont la propriété principale serait d’être holistique, c’est-à-dire totalisante. Dans une telle culture, il faut savoir quelque chose, sinon c’est qu’on ne sait rien ; et ne pas savoir est considéré comme une défaite déshonorante, tandis que savoir, ou simplement donner l’impression de savoir, donne des gages considérables en matière de réputation et d’image.

Si les racines de cette conception de la connaissance sont difficilement localisables, on peut néanmoins se demander si l’éducation ou une certaine vision de la pédagogie, n’aurait pas joué un rôle dans l’émergence du machisme discursif. Le clarisme dans le milieu estudiantin, ou du moins quelque chose qui y ressemble, était l’objet d’un célèbre essai écrit en 1963 par William Perry, psychologue de l’éducation à Harvard.

Perry y rapportait l’anecdote bien connue, quoique probablement hagiographique, de l’étudiant en mathématiques qui se retrouve un jour par hasard dans un examen de sciences sociales. Plutôt que de signaler l’erreur et de quitter les lieux, cet élève facétieux aurait décidé de tenter sa chance, rédigea donc une dissertation sur le sujet imposé, et obtint… la note maximale. Comment s’y était-il pris ? La réponse est simple : il avait bullshitté. L’énoncé de la question lui avait permis de saisir la problématique en jeu et surtout le genre de choses que le correcteur aimerait lire dans sa discipline (en l’occurrence, l’anthropologie culturelle), c’est-à-dire un avis critique mais équilibré, quelques platitudes sur les difficultés et les dangers d’interpréter des cultures trop différentes ou trop proches de la nôtre, mais également sur le potentiel enrichissant de ce type de démarche, et enfin une certaine prise de distance par rapport au sujet traité. Les autres étudiants, qui avaient suivi le cours en question, ont eu des notes inférieures, parce que contrairement au mathématicien farceur, ils n’avaient pas su prendre assez de recul par rapport à la matière enseignée.

vu comment il en parle, on se le demande...

mais concerne le rapport à la connaissance qu’entretiennent les étudiants. Perry qualifie l’étudiant imposteur de « bull », comme diminutif euphémisant de « bullshitteur ». Mais il estime qu’il faudrait aussi un terme pour qualifier les autres étudiants, qui ont reçu une moins bonne note malgré leurs connaissances supérieures.

Il suggère de les appeler « cow », des vaches. Ainsi, le bull fonctionne en détectant des éléments pertinents, mais sans disposer de données, tandis que le cow dispose de nombreuses données, mais sans pouvoir identifier ce qui est véritablement pertinent. Pour les cows, un fait est un fait, et c’est ce qu’ils sont venus apprendre à Harvard : des faits qu’ils travailleront très dur à mémoriser. Les bulls, quant à eux, n’ont qu’un faible intérêt pour ce genre de corvée laborieuse ; ils préfèrent jongler avec les idées, les contextes, les significations générales, et se montrer critiques envers ce qu’on leur apprend. Les premiers sont dans le concret, les seconds dans l’abstrait. Les cows perçoivent les bulls comme des rêveurs et des imposteurs, les bulls perçoivent les cows comme des fayots incapables de réfléchir par eux-mêmes.

À travers cette petite fable, l’objectif de Perry était de réhabiliter le bull. Il se plaçait du point de vue de l’enseignant qui, en tout cas à son époque, avait tendance à être trop bienveillant à l’égard des cows, les tâcherons qui donnent tous les signes d’avoir beaucoup travaillé, mais sans vraiment rien comprendre. Ceux-là recrachent servilement le cours du professeur, et même s’ils le font maladroitement, ils méritent pour leurs efforts et leur obéissance au moins la moyenne. Il en va très différemment du bull. Lorsque l’instituteur voit clair dans son jeu, il a l’impression qu’il a tenté de le mener en bateau, et aura donc tendance à lui mettre une mauvaise note. On ne bullshitte pas le prof impunément ! Cependant, Perry fait remarquer que les valeurs avancées de l’éducation ne sont jamais d’amasser des faits qui permettent d’obtenir la moyenne même si l’on est incapables de les mettre en perspective, mais bien de développer quelque chose comme la capacité de penser, la réflexion, voire l’esprit critique. Or, quand ce dernier se manifeste, même sous la forme maladroite et paresseuse du bullshit, il n’est jamais encouragé, et encore moins récompensé. Et pourtant, au fond de lui, le professeur a bien plus de respect pour le bull que pour le cow, d’autant plus que souvent il y reconnaît une part de lui-même.

Ce paradoxe, notait Perry, crée une situation difficile pour les étudiants. Il observait que certains avaient même honte d’avoir obtenu une bonne note alors qu’ils jugeaient n’avoir pas suffisamment travaillé. Ils s’inquiétaient aussi que d’autres étudiants, plus doués pour le baratin, puissent s’en sortir sans jamais réviser la matière imposée. D’aucuns en venaient à penser que l’université de Harvard n’est au final que du bullshit et s’en trouvaient fort déçus. Pour Perry, ces manifestations suggéraient qu’il était grand temps de revaloriser l’art du bullshitteur. La conception holistique de la connaissance ne serait pas une tare, mais un premier pas très encourageant vers l’accession à une connaissance véritablement structurée, inclusive et créative. Il était moins tendre avec les cows, dont l’approche « absolutiste », beaucoup moins fluide de la connaissance, avait peu d’espoir, selon lui, de jamais aboutir à des points de vue originaux et fructueux.

Cet essai de Perry a donné naissance à un champ de recherche sur l’« épistémologie personnelle », c’est-à-dire sur les croyances qu’entretiennent les individus, et en particulier les étudiants, à l’égard de la connaissance et des moyens d’y accéder, et comment ces croyances évoluent au fil du temps. Notons que les cows de Perry sont par la suite devenus, dans la littérature sur le sujet, des « dualistes » (parce qu’ils croient que la connaissance est objective, c’est-à-dire soit vraie, soit fausse) et ses bulls des « relativistes » (parce qu’ils croient que la connaissance est une affaire de contexte et de perception subjective).

- je suis un bulll !!!!, et c'est mon signe astral, on ne se refait pas... tous les branleurs sont du mois de mai. 🙂

L’essai original de Perry sonnait comme la revanche des cancres, en ce que les étudiants travaillant peu, mais tentant de s’en sortir par d’autres moyens méritaient mieux, à ses yeux, que le sort qui leur était généralement réservé, et surtout qu’il fallait réévaluer l’indulgence accordée aux étudiants travailleurs mais peu réflexifs.

Pour autant, la recherche sur ces différentes formes de conception de la connaissance a mis en évidence des problèmes que Perry avait mal anticipés. Les bulls, qui pensent que la connaissance est facilement accessible et dépend d’un talent quasi naturel pour la « pensée », développent une confiance excessive en leurs capacités, un goût immodéré pour les solutions simplistes et surtout, au final, ne comprennent pas si bien leur sujet. Ils sont victimes, en somme, de l’« illusion de connaître », un biais cognitif ravageur puisqu’il donne l’impression, mais seulement l’impression, d’avoir compris quelque chose et d’être en mesure de l’expliquer à d’autres.

Certes, sauf pour ceux qui réexpliquent réellement. Ça ne touche pas tout le monde. cf, moi 🙂 Je sais que je ne sais rien et que je suis un con. Je fais tout pour combler les lacunes, c'est la différence avec ceux qui affirment tout et qui n'argumentent rien. J’ai conscience de ma nature propre.

Le cancre débrouillard qui donnait tant d’espoir à Perry s’est donc, au final, avéré très décevant, et il n’est pas interdit de penser qu’une certaine mansuétude vis-à-vis des bulls ait contribué à encourager la pratique du bullshit parmi les étudiants, et plus généralement à renforcer la culture holistique qui donne lieu au clarisme.

Dans ce cadre, les théories du complot apparaissent comme une forme de compréhension du réel personnelle, critique et englobante, propre à séduire les bulls, le genre d’étudiants et d’individus disposés à privilégier une compréhension du monde immédiate et subjective qui mettrait en valeur leur autonomie épistémique, tout en méprisant le type de connaissances orthodoxes que prétendent transmettre les autorités selon des normes et des règles institutionnelles.

C’est bien ce que montrent deux sondages à large échelle réalisés aux États-Unis par les chercheurs R. Kelly Garrett et Brian Weeks : une « épistémologie personnelle » concevant la connaissance comme le fruit d’une intuition privilégiée, ou comme la norme imposée et construite par des groupes d’intérêts visant à défendre leurs privilèges, est étroitement associée au complotisme.

Les complotistes semblent penser que la vérité est relative, c’est-à-dire que chacun pourrait prétendre à sa propre vérité indépendamment des faits extérieurs, l’objectivité n’étant qu’une illusion visant à asseoir le pouvoir et la légitimité de ceux qui prétendent l’imposer à tout le monde.

On l’a vu, le bénéfice personnel accordé par une telle conception de la connaissance est immense : elle permet de ne jamais avoir à se déterminer autrement qu’en fonction de ses opinions et de son identité propre – sa « sincérité », disait Frankfurt –, et d’écarter toute remise en cause comme une offense et une tentative de censure. C’est une façon de penser, donc, qui est certaine d’arranger les complotistes en toutes circonstances.

On notera la proximité de cette façon de penser avec certaines théories dites postmodernes ou relativistes, généralement sceptiques vis-à-vis de l’idée même de vérité. Cette approche de la connaissance peut donc séduire aussi bien des intellectuels aux postures et théories très sophistiquées (du moins en apparence), que des individus qui n’ont jamais lus, et encore moins compris, ce genre de théories dites « anti-réalistes ». En d’autres termes, un électeur raciste et inculte de Donald Trump peut très bien aboutir à la même conclusion qu’un post-structuraliste parisien ou qu’un épistémologue social adepte de la théorie critique, du moment qu’ils partent tous deux de la même intuition.

Le propos "électeur raciste et inculte de Trump" a satellisé l'auteur dans le rayon marxisme de la libraire.

-culé de gauchiste !

Le principe d’asymétrie du bullshit

Il y aurait évidemment encore beaucoup à dire, et il reste encore beaucoup à faire, pour saisir la nature et les mécanismes du complotisme. Mais en situant ce phénomène dans la grande famille du bullshit, on aura pu se faire une idée peut-être un peu différente de ce qu’on lit habituellement sur le sujet.

Pour résumer, les théories du complot sont du bullshit parce qu’elles consistent en des énoncés vides de toute substance qui miment une certaine forme de rationalité. En réalité, elles n’existent pas en tant que « théories », mais ne sont qu’une infinité de propositions disparates et évasives en perpétuelle métamorphose, et elles ne concernent des « complots » que dans la mesure où elles font le postulat d’intentions secrètes, dont les porteurs sont, de manière très pratique pour les complotistes, éternellement tapis dans l’ombre.

La croyance aux théories du complot ne renvoie donc qu’à un imaginaire très vague et diffus, jamais à une proposition précise et évaluable, et relève donc davantage de la « quasi-croyance », c’est-à-dire une croyance en rien qui soit identifiable. Ce qui permet d’aboutir à de telles quasi-croyances, c’est une mentalité complotiste qui fonctionne sur la base de l’intuition et de pratiques épistémiques hautement déficientes, permettant de s’assurer d’une immunité quasi parfaite contre la critique.

Le complotisme est enfin du bullshit, dans la mesure où il néglige et méprise les valeurs de la vérité, de la connaissance, d’une méthodologie fiable, et du respect de la question sous discussion, pour privilégier le caractère performatif et magique d’une posture offrant des bénéfices personnels accessibles à faible coût. Il est la production continue d’un écran de fumée visant à la fois à distordre la réalité et à dissimuler sa propre vacuité, et constitue la version low-cost contemporaine de la rébellion et de la contestation.

- putain cte violence dans le propos. 

Puisque les théories du complot n’existent pas, on comprend mieux pourquoi il semble difficile de lutter contre elles. Remettre en question un « argument » complotiste, c’est de facto l’enrichir, ou au mieux le contraindre à changer de forme. De fait, ce n’est jamais une quelconque théorie du complot qui pose problème, ce sont les « moyens » utilisés pour y « acquiescer » en dépit de toutes les contraintes rationnelles qui s’y opposent. C’est pour cela que j’ai qualifié de piège la tentation de déconstruire une par une les théories du complot, et que je n’ai fourni quasiment aucun exemple de cette nébuleuse indistincte.

D’une part, si une « théorie du complot » était avérée, ce serait nécessairement par pur hasard, où à raison de leur incessante multiplication (au même titre qu’un astrologue peut parfois tomber sur une prédiction correcte en utilisant exactement la même méthode que pour toutes celles qui ont échoué ou sont invérifiables). D’autre part, en vertu du principe d’asymétrie du bullshit, qui s’applique particulièrement bien à la question du complotisme, ce qui est énoncé sans aucun égard pour les principes les plus élémentaires de production et d’accès à la connaissance, et sans se soucier davantage de faire avancer la question sous discussion vers la vérité, prendra beaucoup plus de temps à préciser, à évaluer et à contredire rationnellement, qu’à le produire. C’est une perte de temps monumentale qui ne bénéficie qu’au complotiste, dont on fait alors le travail à sa place.

S’il y a suspicion d’association de malfaiteurs, un dossier peut être monté et la charge de la preuve sera portée par des enquêteurs authentiques suivant des méthodes fiables, et examinées pièce par pièce. S’il y a théorie du complot, il revient au complotiste d’affiner sa pensée, de la fixer sur une ou plusieurs hypothèses spécifiques, d’envisager les méthodes permettant de les infirmer, et de convaincre des gens a priori non disposés à leur accorder un blanc-seing que nulle autre forme de « théorie » n’est généralement en droit d’exiger. En l’absence d’une telle démarche, elle restera une théorie du complot, c’est-à-dire du bullshit.

Bon voilà, le mec est un peu perché, un peu mégalo,  un peu marxiste, un peu Suisse aussi. Il ne faut pas se formaliser plus que ça sur la forme.

7 commentaires sur « Total bullshit ! – (Sebastian Dieguez) – 2016 »

  1. Brillant exercice intellectuel et pourtant … Quand on commence et termine par un argument d’autorité « je n’analyse aucune théorie au cas par cas » cela revient à refuser le dialogue. Leur donner une fois raison ? Jamais !

    Je bloque sur de nombreux points :
    1/ L’information vient d’en haut. Le « complotiste » en rentrant de son boulot ne s’invente pas des théories à tour de bras.
    Plus généralement l’expression post-guerre froide sur la place publique (internet) des projets mégalos de Bill en 1996 et ses propos sur le contrôle/réduction de la population à Klaus aujourd’hui, entraîne une contre-analyse par la société. Exemple : quand le vieux Rockefeller déclare à qui veut l’entendre qu’une poignée d’individus dirigent le Monde, Cristina Kirchner que 7 personnes dirige le Monde… (années 2000). Le concept du gouvernement mondial se répand.

    2/ Réécriture de l’histoire
    Comment passer à côté de la volonté humaine de réécrire l’Histoire. Une bonne partie des faits dits du complotisme sont la redécouverte de ce que les dirigeants successifs ont mis de côté, cachés, réécris, surévalués…
    Les Chrétiens ont réécrits, La République pour masquer les succès de la Monarchie… et ainsi de suite. La fameuse narrative très chère à nos amis anglo-saxons.

    3/ Avoir raison malgré l’absence de preuves ou un raisonnement faux.
    Très bonne remarque le pass sanitaire. C’est en permanence la même histoire. Je le rejoins sur le fait d’accepter de ne pas savoir. Mais quand un mois avant Charlie Hebdo des lanceurs d’alertes a.k.a. complotistes disent qu’un attentat va avoir lieu où commence la frontière avoir raison et l’absence/ présence de complot ? Le cabinet de manuel Valls lève la surveillance d’une dizaine de cellules terroristes potentielles (intentionnel, bêtise, coupe budgétaire ?). En terrorisme il est admis qu’une cellule passe à l’action 1 mois après (et, elle est souvent infiltré par un indic qui travaille pour le gouvernement. Vieille spécialité française d’ailleurs, avec Clémenceau et ses attentats anarchistes dont les cellules étaient composées de plus de policiers que d’anarchistes). Du coup attenant mais complot ou pas complot ? Et le fait d’avoir raison en l’absence de complot ? Complotiste ou non ?

    4/ Le fait de dissocier contre-enquête et complotiste
    Il reproche donc aux complotistes de ne pas avoir les qualifications nécessaires (intelligence, connaissance …) sans les avoir lui-même, il peut donc réduire la sphère complotiste à un individu interchangeable aux caractéristiques communes. (Cela me rappelle un dîner avec des Docteurs en Physique qui fêtaient l’obtention de leur thèse : La Lune nous n’y avons jamais mis les pieds ! C’est évident tout est faux. Par contre s’agissant du 11 Septembre, le gouvernement ne peut pas mentir. Quel est son intérêt ? Encore un coup des complotistes, il faut tuer le très horrible dictateur Saddam). Trop facile et malhonnête. Petite cerise sur le gâteau, les complotistes n’ont jamais rien résolus sauf « les révélations, qui sont précisément le fait d’enquêtes officielles, du travail de journalistes ou d’enquêteurs professionnels ». Donc le monde d’il y a 50 ans et le même qu’aujourd’hui ? Une époque où le terme complotiste n’était même pas employé ?

    5/ « Le bullshit institutionnel + médiocres qui pensent »
    Analyse très juste de sa part et j’ajouterai au-delà de votre remarque sur la détresse psychique et de la crise de sens associée le corolaire suivant : Monsieur/Madame tout le monde voyant des crétins qui mentent en permanence se pense aussi en position de penser. Les carottes sont cuites.

    C’est une réponse à chaud. J’espère n’avoir pas mal-interprété le texte. Je suis toujours désappointé quand je vois des esprits brillants qui défendent l’indéfendable.

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  2. Le type est majoritairement dans le vrai. Cependant, il a un pb d’égo, on ne va pas se mentir, le positionnement est depuis le perchoir et crache sur la population. Il y a quelque phrases qu’il aurait pu garder pour lui, le mépris transperce les lignes.

    Je n’ai pas osé développer ce que je pense sur Perry et le bull/cow à la fac, mais j’aurais dû, car on sent l’équilibrisme pour rectifier une faille dans le raisonnement, en plus il s’en défend à la ligne d’après.

    Après, la fiche de lecture était bienvenue par rapport à son intervention qui circule sur internet et le rappel global des propos du livre apporte quand même des pierres importantes à tout édifice de compréhension.

    je trouve que son bullshit est très compatible avec ce que je véhicule moi-même comme théorie. En fait je soutiens tout ce qui va démontrer de près ou de loin les modifications comportementales provoquant des problèmes de société.

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  3. J’ai pas tout lu, demain surement. Mais l’hypocrisie est ambiante. ;))

    Ont va leur défoncer le gueule, c’est sur. A mon avis je leur conseil d’aller se planquer.

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  4. texte assommant impossible a lire jusqu’au bout !
    j’essaierais d’en reprendre la lecture plus tard !
    votre jargon sur le complotisme est notamment illisible !
    prétendre qu’un complot ne peut être avéré que si une enquête sanctionne les comploteurs est une thèse aberrante !
    c’est comme prétendre que des arabes armés de cuter peuvent abattre 3 tours avec 2 avions et que Davos et le CFR sont des clubs de tricot !

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    1. mais c’est pas moi qui écris ! ptin, faut que je modifie la page les gens pensent que c’est moi.

      Les longs passages sans changement de mise en forme c’est la misère. Faut que je trouve une solution, c’est vraiment un bordel cet article. Tout ca pour un livre de merde en plus !!!

      J’aime

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