Rage – (Stephen King) – 1977

Biographie

Né en septembre 1947 à Portland.

Abandonné par son père à l’âge de 2 ans, il grandit seul avec sa mère et son frère adoptif. A l’âge de 4 ans il voit un camarade de classe repeindre le rail au passage d’un train, ce qui explique grandement la base littéraire à venir de l’auteur et son goût pour tout ce qui est dégueulasse. Il aura assez tôt des problèmes de santé qui le forceront à rester à la maison où il commencera à écrire.

On lui offrira sa 1° machine à écrire en 1958. En 1960 il découvre HP Lovecraft, les livres ayant appartenu à son père. Il vend par la débrouille sa première histoire en 1961 aux élèves de son école. Le proviseur le grille et l’oblige à rembourser. ( il en gardera probablement un souvenir 😉

Il fera un livre jamais publié en 1963, en 1964 devient journaliste sportif pour un journal hebdomadaire. Il y affinera sa méthode d’écriture avec l’aide de son rédacteur en chef et sortira sa première histoire « I Was a Teenage Grave Robber » en 1965 dans un magazine amateur.

Il écrit le début de « Rage » à sa dernière année du secondaire, l’équivalent du bac. Après l’obtention de ce diplôme il étudiera de 1966 à 1970 la littérature. En 1966 durant la première année de fac, il écrira « Marche ou crève » et le présente à un concours d’écriture de l’université et sera rejeté. En 1967 il vend sa première nouvelle « The Glass Floor », pour 25 dollars. Un de ses professeurs va l’aider et l’encourager à se perfectionner dans l’écriture, pendant qu’il publie des nouvelles dans le magazine de l’université, et celui des étudiants. Il vend professionnellement sa deuxième nouvelle « l’image de la faucheuse » pour 35 dollars en 1969. Le temps passe, les ventes commencent à monter en prix, « poste de nuit » 250 dollars au magazine « Cavalier ».

A la sortie de la faculté, diplôme d’enseignant en anglais en poche, il ne trouvera pas de poste et terminera dans une blanchisserie industrielle. Il écrit sur son temps libre. Galère, mariage, début de vie difficile, il trouve un poste d’enseignant mais continue en parallèle la blanchisserie les étés, un enfant arrive. Durant cette période-là il vit en caravane. Un deuxième enfant en 1972, durant cette période il termine Rage, et écrit Blaze et Running man. Tous refusés.  King va commencer à tâter de la bouteille. A 25 ans en 1972 il écrit « Carrie ». Le roman est sorti de la poubelle par sa femme et l’oblige à le finir, il est envoyé et accepté pour un contrat de 5 livres en 1973.

Sa carrière décolle, l’utilisation de Richard Bachman comme pseudo est pour contourner les limitations des conventions de l’époque qui voient mal d’écrire et de publier plus d’un livre par an. Il prend un agent littéraire pour la gestion des droits car son premier contrat ne lui fait pas autant gagner qu’il le devrait au vu du succès qu’il accumule entre 1973 et 1976.

J’écourte la suite de son parcours, ce qui nous importe c’est la situation de l’auteur au moment où le livre est écrit, en dernière année de lycée. J’ai tendance à penser que c’est une sorte de thérapie, il avait des problèmes de poids, il était seul, peu d’amis, une scolarité socialement difficile j’imagine. Plutôt bon élève dans l’ensemble. Est-ce une mise sur papier d’une rancœur, un défouloir ? Il s’inspire beaucoup dans sa carrière des endroits où il vit, qu’il visite, et décrit, parfois critique ce qui lui déplaît ou traduit simplement la manière dont il voit les choses. C’est un écrivain donc… rien d’anormal bien au contraire.

 J’ai choisi ce livre pour une raison simple, son histoire. Pas l’histoire du livre, le roman, le contenu, non. Le livre. L’objet « rage » en lui-même.

L’histoire du roman

Charles Everett Decker, un lycéen, un jour de mai, doit se rendre dans le bureau du proviseur. C’est une routine journalière qui fait suite à l’agression de Decker envers un professeur deux mois auparavant. L’entretien se passe plutôt mal, en sortant, Decker va au-devant de son casier, prend revolver et boîte de munitions, met le feu au casier, dépose le cadenas du casier dans sa poche de chemise, se représente en salle de cours, en guise de billet de retour abat sa prof de mathématiques et prend sa place à son bureau. L’incendie provoque l’alarme du lycée, tout le monde sort sauf la classe qu’il tient en otage, un autre professeur perd la vie en tentant de faire évacuer la salle.

Le livre développe une relation s’apparentant à une séance collective de psychanalyse entre Decker et ses camarades de classe qui ont au fil du temps plus de compassion et de respect envers lui qu’un élève en particulier, Ted Jones, qui sera la cible d’un défouloir collectif en fin de livre.

Le livre est plus riche qu’il n’y paraît. Decker semble atteint d’une maladie mentale mais le livre dépeint une enfance qui floue l’appréciation, via la relation père fils. Les passages de pensées primitives pulsionnelles sur le comportement dont d’ordre sexuel sont mis à plat lors des récits que Decker fait à ses camarades, c’est ce qui met son auditoire au même niveau et désamorce la prise d’otage pour la transformer en réunion quasi volontaire où plus personne ne se sent en danger et aborde chacun à leur tour des éléments de leurs vies respectives ou collégiales, également parfois d’ordre sexuel, ce qui là aussi floute la perception au point de donner au lecteur une sensation de légitimité, de la jeunesse qui partage, entre elle, et de quitter même le syndrôme de Stockholm pour de l’amitié réelle, qui, paradoxalement, est et demeure, de l’amitié. Ted Jones est un personnage qui sert à transférer l’émotionnel, par le biais d’une mécanique grossière mais que King arrive à affiner en tête d’aiguille en l’espace d’une page, c’est très bien exécuté, on passe de toute la classe Jones inclut face Decker, à Decker soutenu par toute la classe contre Jones.

Je ne dévoile pas tout, c’est inutile.

Le livre pourrait être utile pour les jeunes cherchant à comprendre qui ils sont, les rapports humains, le rapport à l’affect, l’autorité. Le défaut du livre n’apparaît que dans l’histoire du monde réel des années après sa publication, essentiellement par ce qu’il est corrélé avec une culture dans le pays d’origine de l’auteur sur les armes à feu. Et bien que le livre ne soit qu’un roman, il a développé une portée symbolique qui le dépasse.

Aujourd’hui par rapport au livre.

Rage, a été retiré de la vente aux USA en 1999 à la demande de King lui-même après la tuerie de Colombine. Il considère le livre comme un possible accélérateur « un jerrican d’essence à portée d’enfants pyromanes ». Il ne s’excuse pas de l’avoir écrit, il est conscient que les enfants meurtriers qui sont passés à l’acte étaient des cinglés, avec des pathologies et un milieu familial bien en accord avec le geste, mais il met en avant le fait qu’il y ait trop d’armes à feu sur le sol américain (en 1999 c’est un sujet sensible). Ce qu’il faut voir c’est aussi la peur de quelqu’un où dans un monde en pleine pulvérisation culturelle, il n’est pas impossible que tôt ou tard pour une poignée de dollars un procès soit mené contre lui. Les ricains sont comme ça, puritains, procéduriers, opportunistes.  Plus tôt il dégaine plus tôt il se met à l’abri. Dans une certaine logique américaine, ça se tient.

Idéologiquement c’est une catastrophe : pour un livre retiré en 1999 pour cause de climat de société, de dégénérescence, lorsque le livre est publié en 1977, et qu’un autre livre, écrit en 1953 de Bradbury annonce que pour plaire aux communautés, l’avenir c’est de brûler les livres… on voit bien que l’on a largement dépassé le cadre théorique de la fiction. Car il ne s’agit plus de censure du système, je prendrais ici pour exemple le cas de la France dans l’histoire et la page Wikipédia correspondante[1] qui tend à démontrer que plus le temps est éloigné plus il y a de censure et qu’il n’y en a presque plus de nos jours, ce qui tend également à démontrer une liberté, ou alors, que les libertés se musèlent et que le conformisme transforme la société par l’auto censure. Quand je dis qu’il ne s’agit plus de censure c’est dans le sens ou ce n’est même plus nécessaire, la docilité du pas de vague – pas d’amalgame – pas de couille pas d’embrouille, ça fait le job tout seul.

Là où c’est grave, c’est qu’un auteur, connu, réputé, décide de retirer de la vente dans son propre pays mais laissant disponible dans le reste du monde. On voit bien que la conscience des populations et de l’environnement est très précise. Ça montre bien que le problème est parfaitement délimité. Pourquoi c’est à un auteur d’agir de la sorte ?

Pourquoi dans ce monde, dès qu’un abruti fait n’importe quoi avec un objet on finit par l’interdire ? Par essence, une arme ne tue pas c’est son utilisateur qui tue, ça peut servir de dissuasion comme l’arme atomique.  Des femmes ont tué leurs maris avec des cendriers, pour donner un exemple à la con.

Jeffrey Lyne Cox, avril 1988, prend sa classe en otage avec un fusil. Pas de victime. Dustin Pierce, septembre 1989, un fusil de chasse et deux pistolets, pas de victime. Barry Loukaitis, février 1996, abat un professeur et deux élèves.  Michael Carneal, décembre 1997, 3 morts 5 blessés.

Tous des cinglés ayant le livre Rage dans le casier de l‘école ou à la maison… je ne cautionne pas le choix de King d’avoir retiré de la vente un livre. C’est se mentir, et se prémunir, c’est un acte de lâcheté envers la société. Quand il y a un problème il faut le dénoncer, pas s’en prémunir en regardant ailleurs. Si on pousse le comparatif, si on fait du « vendredi 13 » les gosses ne font pas des cartons à la hache avec un masque de gardien de hockey. Parce que la gestuelle est lourde ? pas le matériel ? ou alors dans le fantasmatique ca ne match pas ? ou qu’ils n’ont jamais vu de film d’horreur ou alors parce que leur esprit sait que c’est de l’horreur fiction ? , alors que le livre, si l’éducation est merdique, il n’y a pas de ligne tracée qui explique que le roman reste un roman, et ce n’est pas parce que y a 50 flingues dans la maison et qu’on va au stand le dimanche avec papa que dès que j’ai une mauvaise note parce que j’ai merdé je peux le défoncer ou lui mettre une balle.

c’est est un problème d’éducation et de détection médicale de maladie mentale ou de trouble psychique.

En Angleterre en 1999 le gun ban sous John Major après le carton de Dunblane, montre que ça ne sert à rien. Aujourd’hui ce sont les armes blanches, l’acide et tout ce qui est en vente libre.  Le nombre d’agressions au couteau en Angleterre frise le ridicule[2]  «  une épidémie », à tel point que ces abrutis d’anglais font des couteaux à beurre une généralisation pour éviter de se faire poignarder[3].  Le problème d’une société qui ne règle jamais les problèmes à la source et qui ne traite que les conséquences est toujours une société qui dégénère et se désintègre sous l’aberration.

Refréner la violence par l’objet ne la canalise pas et ne l’endigue pas du tout, c’est un problème culturel, ça n’a rien à voir. Ils pourraient interdire les couteaux totalement qu’on soit obligés de manger à la cuiller à soupe que les criminels et les cinglés casseraient des pots de fleurs pour se servir de la céramique en guise de tranchant, ou revenir à la hache en pierre si besoin voire une simple brique.  L’idée de modifier ou contenir la technique et l’accès à un type d’objet pour un problème d’usage culturel c’est le premier domino d’un suicide civilisationnel intégral. Le couteau est l’essence, l’outil de base dans l’arbre technologique. Détricoter un arbre technologique ne fait qu’abandonner l’homme face à sa nature et sa culture. C’est lorsque l’intégralité de la société sera détruite et l’homme au plus haut degré d’animosité pour maintenir désespérément le mode de vie qu’il aura perdu, qu’il comprendra que le problème n’est pas l’objet, c’est la culture, c’est lui-même.

Se réfugier derrière une justification matérialiste, c’est épouser le système de consommation, c’est proposer une alternative, vendre autre chose, car ce qui est disponible n’est plus adapté. En arriver à retirer la pointe d’un couteau, c’est comme si on retire les poils des pinceaux car ça chatouille. 

La gravité de l’étendue de la négation du monde n’a de conséquence que l’égale gravité de la situation dans laquelle se trouve le monde lui-même®.  A tel point que si nous ne pouvons plus reconnaître la réalité sous nos yeux en la regardant, alors les raisons concernant mon inquiétude sont bel et bien fondées.

J’avais comme adage « le monde part vraiment en couille ». Il s’avère aussi drôle que désolant de considérer que cela fait un certain temps que nous sommes arrivés à destination.


[1] https://fr.wikipedia.org/wiki/Liste_de_livres_censur%C3%A9s_en_France

[2] https://www.lemonde.fr/international/article/2019/10/30/les-agressions-au-coûteau-triste-quotidien-londonien_6017502_3210.html

[3] https://fl24.net/2020/02/16/en-grande-bretagne-premier-coûteau-de-cuisine-sans-pointe-pour-lutter-contre-les-agressions-a-larme-blanche/

2 commentaires sur « Rage – (Stephen King) – 1977 »

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